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Bouquins

Mis en ligne le 14/12/2009

Paul Delforge, 10e lauréat du Prix Halkin-Williot


L’historien recevra son prix pour son livre «La Wallonie et la première guerre mondiale» ce mardi 15 décembre

Mouvements flamand et wallon existent depuis la fin du XIXème siècle. En 1912, Jules Destrée écrit sa lettre ouverte au Roi Albert. Il y est dit : « Sire (...) Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n'y a pas de Belges » et en déduit la nécessaire séparation administrative de la Belgique, en d’autres l’instauration du fédéralisme. Dès cette époque, le débat est lancé en Wallonie quant au devenir de l’État unitaire belge.
Mais quand la guerre éclate, « comme en Wallonie et à Bruxelles, le mot d’ordre est lancé en Flandre, en août 1914, de respecter une trêve dans les querelles propres à la Belgique et de préserver une Union sacrée tant que le pays serait occupé ».
Cette phrase est extraite de « La Wallonie et la première guerre mondiale » de l’historien liégeois Paul Delforge, paru aux Editions de l’Institut Jules Destrée, ouvrage dont l’auteur reçoit, ce mardi 15 décembre, le Prix de la Fondation Halkin-Williot.
La Ligue wallonne du Brabant assure même le samedi 1er août – jour où la mobilisation générale a été décidée - que « Wallons et Flamands ont le sens des réalités». Toutefois, rapidement deux grandes tendances se manifeste parmi les militants flamands ; « l’une disposée à tirer parti des nouvelles circonstances politiques, l’autre, sans abandonner les griefs flamands, encline à rétablir l’intégrité belge avant tout ».

Un projet de «Mitteleuropa»

L’historien Paul Delforge raconte – ce qui est largement ignoré des Belges soient-ils Bruxellois, Flamands, Wallons – les buts de guerre du chancelier Bethmann-Hollweg et de ses successeurs. Ce n’est qu’en 1961 que les travaux de l’historien allemand Fritz Fischer ont démontré « que tant le chancelier Bethmann-Hollweg que l’empereur, les milieux industriels, les milieux parlementaires et les représentants des entités fédérées du IIe Reich partageaient tous un programme annexionniste tant en Europe qu’en Afrique. (…) Quant au cœur de l’Europe, avec son voisin austro-hongrois, l’empire de Guillaume II ambitionnait de créer une « Mitteleuropa », projet qui impliquait au minimum l’annexion de la Pologne à l’est, celle de la Belgique et celle du riche bassin minier de Briey-Longwy à l’ouest ».

L’historien Paul Delforge présente les cartes de la Mitteleuropa, de la Grande Confédération Germanique de l’Europe centrale dont rêvaient les milieux pangermanistes à l’horizon de l’an 1950. Autre carte, celle de la Belgique en application du « Programme de septembre » du chancelier allemand, en accord avec Guillaume II, empereur d’Allemagne et approuvé discrètement par leurs alliés austro-hongrois emmenés par l’empereur François-Joseph.
N’ayant pas réussi à gagner Paris, l’objectif premier à l’Ouest, les troupes allemandes s’installent durablement en Belgique. Sont chargés sur le terrain belge à assurer le succès du « Programme de Septembre » ou « September-Programm » : « le gouverneur général Moritz von Bissing, le chef de l’administration civile Maximilien von Sandt, le chef de la section politique du gouverneur général Oscar von der Lancker, le chef de la mission économique le baron von Welser, le chef de la section bancaire Karl von Lumm. Moritz von Bissing fera étudier par ses hommes tout le potentiel économique belge, afin de le mettre au service de la puissance allemande ».

L’activisme flamand

«Dès le 25 août 1914, l’occupant a décrété que le flamand sera la première langue après l’allemand. Le bilinguisme germanique sera imposé à tout le pays ». Les Allemands détruisent à Jemappes, le monument - le Coq – érigé à l’initiative de Jules Destrée, en 1911 et qui, pour le mouvement wallon, s’est imposé comme « lieu d’hommage à la France ». Cette destruction est « le début de la mise en minorité de tout ce qui représente la culture française ». von Bissing applique – avec l’appui d’activistes emmenés notamment par un pasteur évangélique d’origine hollandaise Jan Derk Domela Nieuwenhuis Nyegaard - une « Flamenpolitik ».
D’un point de vue allemand, il est permis de parler de succès. En octobre 1916 réouverture de l’Université de Gand flamandisée. Ce jour, le recteur Hoffman après avoir déclaré que von Bissing exauce les vœux du peuple flamand ajoute : « comment quelqu’un pourrait-il douter que le but et les tendances de Votre Excellence s’accordent avec notre but et nos plus chaleureuses tendances ». En mars 1917 – quelques semaines avant sa mort - von Bissing signe l’arrêté marquant la séparation administrative de la Flandre et de la Wallonie. La frontière linguistique sert à séparer les deux régions. Cette même année, se constitue le Raad van Vlaanderen – le Conseil des Flandres – où un courant majoritaire se dégage en faveur de l’indépendance de la Flandre, « une autonomie complète et totale et le développement immédiat de toutes les mesures qui peuvent faire atteindre ce but ». Outrepassant les souhaits de l’occupant, le Raad, à l’instigation d’Auguste Borms, proclame l’indépendance de la Flandre, en décembre 1917.

Namur, ville administrative wallonne

Paul Delforge note que « la sollicitude de l’Allemagne à l’égard de la Wallonie a changé radicalement entre le commencement des hostilités et l’automne 1917. A partir de 1918, Liège fait l’objet d’une attention toute particulière ». Dans un premier temps, les Allemands envisagent de dépecer la Wallonie, ou la promettent à la France en guise de compensation pour l’Alsace-Lorraine. En aucun cas, ils n’envisagent de l’intégrer au Reich. Peuple amoureux de la liberté, les Wallons seraient ingérables dans les institutions allemandes. Dans un second temps, découverte majeure de cette recherche, une Wallonenpolitik est menée par l’occupant, à laquelle le Mouvement wallon organisé se refuse de participer, à de rares exceptions près.
Une des dernières décisions de von Bissing étant la séparation administrative, les anciens ministères belges sont scindés en deux. « Considérée par les Allemands comme par les Flamands comme ville flamande, Bruxelles conserve en ses murs l’administration flamande et voit la totalité de son enseignement placée sous le régime linguistique flamand ». Où placer l’administration wallonne ? Les Allemands optent pour Namur mais le recrutement des « fonctionnaires » est difficile.
Du côté de Liège, l’occupant tente de rouvrir l’université, du moins de former un centre intellectuel wallon fort, voire de promouvoir la langue wallonne. En vain. La présence d’un administrateur-inspecteur qui favorise l’édition d’un journal prétendument wallon sur la place de Liège ne change rien à la détermination des Wallons de Liège : il n’est pas question d’apporter son aide à la politique de l’occupant.
L’ouvrage La Wallonie et la première guerre mondiale sous titré Pour une histoire de la séparation administrative publie une carte des implantations de la Zivilverwaltung für Wallonie à Namur. La résidence du gouverneur civil allemand pour la Wallonie est en bord de Meuse au château de Velaines. A Namur, il n’y a jamais eu de ministres belge ou wallon, néanmoins le procès qui s’est tenu, en 1919, devant la Cour d’Assises namuroise parle de « ministères wallons ». L’expression est restée car le procès s’est voulu exemplaire d’un activisme wallon à l’image d’un activisme flamand. Pourtant, nonante ans plus tard, le livre montre qu’il est permis de douter de la réalité d’une telle comparaison.
Hormis Oscar Colson et Henri Henquinez – appartenant au mouvement wallon avant-guerre -, ceux qui ont participé à l’installation des administrations namuroises ne peuvent se revendiquer du mouvement wallon même s’ils se présentent tels. En octobre 1919, une résolution de l’Assemblée wallonne présidée par Jules Destrée affirme qu’il « n’y pas eu d’activisme wallon ».
L’histoire aurait pu être différente comme l’a fait remarquer un membre de l’Assemblée wallonne, le Liégeois Gustave Wathelet : « Si au lieu d’être Prussiens, les soldats avaient été Français, comment les Wallons auraient-ils réagi ? ».

Les Wallons respectent l’Union sacrée

Les leaders du Mouvement wallon tout en respectant l’Union sacrée ne sont pas demeurés inactifs durant la guerre. Avant celle-ci, ils avaient placé la séparation administrative comme premier point de leur programme politique : ils tentaient d’en déterminer le contenu précis lorsque la guerre éclate. Provisoirement, ils cessent leurs travaux. La séparation administrative décrétée par l’occupant les titille. Cette formule allemande ne leur convient pas. Dans la clandestinité, ils reprennent leurs réflexions et donnent un contenu à l’organisation de la nouvelle Belgique à laquelle ils aspirent. Ainsi « fort de sa grande expertise sur la question wallonne, Léon Troclet est invité par une assemblée clandestine des parlementaires (…) à présenter un rapport écrit et précis sur la réorganisation politique et administrative du pays. Examiné et approuvé, le texte Troclet est reproduit en deux cents exemplaires et, sous le manteau, distribué à certains personnages influents de la Belgique (…). Il s’agit d’un projet d’autonomie régionale fondée sur trois provinces agrandies et où les grandes communes bénéficieraient d’une autonomie étendue (…) La province wallonne serait séparée de la province flamande par la frontière linguistique et la province brabançonne comprendrait l’arrondissement de Bruxelles. Préservant ainsi l’intégrité française de la Wallonie, Léon Troclet prévoit six niveaux de pouvoir législatifs (…) Les trois provinces bénéficierait de larges compétences alors que l’Etat central ne conserverait que les finances d’ordre général, la poste, les télégraphes et les chemins de fer.».
D’autres leaders du Mouvement wallons tels Emile Buisset y vont aussi de leurs projets. Loin d’être une parenthèse dans l’histoire du Mouvement wallon, la Première Guerre mondiale est une période au cours de laquelle plusieurs noyaux – à Liège, à Charleroi, à Paris – tentent de définir clairement un projet fédéraliste belge pour l’après-guerre.
Certains sont plus impétueux que d’autres tel Arille Carlier. Mais aucun n’accepte de prêter la main au projet allemand. Au contraire. Ainsi en est-il du sénateur libéral et militant wallon Charles Magnette qui en sa qualité de Grand-Maître du Grand Orient de Belgique proteste, le 14 novembre 1916, auprès des Grandes Loges allemandes contre les déportations et l’instauration du travail forcé, «C’est en un mot une forme moderne d’esclavage ». En retour, son appel n’obtient aucun écho et Charles Magnette écope de trois semaines de prison et mille marks d’amende « parce qu’il en avait communiqué le texte à quelques personnes» !
En raison de l’importante quantité d’ouvrages déjà publiés sur la Grande Guerre, on pensait le sujet épuisé. L’ouvrage consacré à La Wallonie et la Première Guerre mondiale défriche des espaces inexplorés, aborde de nouvelles questions liées à notre histoire et aide à réfléchir à certains problèmes institutionnels d’aujourd’hui.

Pierre André

Paul Delforge - "La Wallonie et la première guerre mondiale" - Editions de l'Institut Destrée - Collection "Notre Histoire" - 2009 - 528 pp - 29€