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Cinéma

Mis en ligne le 17/10/2005

Cinéma : ce dimanche, hommage à un Liégeois au Festival du Nouveau Cinéma à Montréal

C’est le jeudi 13 octobre dernier que les Liégeois Luc et Jean-Pierre Dardenne ont ouvert le Festival du Nouveau Cinéma (FNC) de Montréal, avec leur « Palme d’Or » : « L’enfant ». Ce festival qui dure jusqu’au 23 octobre présente 197 œuvres cinématographiques provenant de 38 pays. Mais pourquoi « Proxi-Liège » s’intéresse-t-il donc à ce F.N.C.
Pour les frères Dardenne ? Que nenni, quand bien même ils ont été ovationnés de belle manière le 13 octobre.
Mais plutôt pour un événement, dans l’événement, qui s’est produit il y a quelques heures à peine, ce dimanche 16 octobre entre 19 h et 21h (heures de Montréal), dans la salle « Musée juste pour rire » où sont projetés les films en compétition et où avait lieu une soirée « événement » en l’honneur du peintre et réalisateur Canado liégeois, Jean Detheux. Au cours de cet événement, Jean Detheux a rendu un poignant hommage à celui qui lui a montré la voie à suivre, Joseph Louis, professeur et directeur à l’Académie royale des beaux arts de Liège jusqu’en 1989.
Jean Detheux y présente un court-métrage « Liaisons » produit et
distribué par l’ O.N.F L’Office national du film canadien, et qui a
déjà été présenté lors du Festival du Film d’animation d’Ottawa il y
a quelques mois. Par ailleurs, son film sera aussi au festival de
Bilbao, en Espagne, dans quelques semaines, et il passe cette
semaine au "New Music and Art Festival" de Bowling Green, dans
l'Ohio.


Qui est Jean Detheux ?

Né à Liège en 1946, Jean Detheux suit les cours l'Académie royale des beaux-arts et à l'Institut supérieur d'architecture de Liège. Viscéralement pacifiste, il refusera de faire son service militaire et émigrera aux Canada en 1971 et se fixera à Mc Donald’Corners, une très belle région encore sauvage, à une heure de route à l’ouest d’Ottawa.
Jusqu’en 1984, il poursuit une carrière d'enseignant dans diverses écoles d'art au Canada et aux Etats-Unis et notamment à la « New York University », à la "Parsons School of Design" mais surtout à la « New York Studio School of Drawing, Painting and Sculpture. »

Il expose en groupe ou en solo, tant en Belgique qu'en Amérique du Nord. Il est élu en 1981 membre du Cercle Husserl. En 1996, affligé de graves allergies causées par le matériel d'artiste (peintures, solvants, pigments) qu'il utilise, il doit laisser ses pinceaux et son chevalet. C’est la déprime, il est au bord du gouffre, mais son épouse Carole l’encourage à se tourner vers un nouvel outil. L’ordinateur. Commencera pour lui une nouvelle vie, celle de la peinture virtuelle, sur écran. Cette mutation donne lieu à une intense période de créativité. Il en viendra alors à produire des œuvres d’art numériques animées et musicales, du véritable cinéma d’art et d’animation. L’Office Nationale du Film canadien reconnaît son talent et lui donne les moyens de poursuivre son oeuvre.

Nous avons eu la chance de voir « Histoire de liaisons et de rupture » ainsi que quatre autres créations numériques animées de Jean Detheux. Il faut un certain temps avant de s’habituer à cette nouvelle forme d’art, mais c’est l’art de demain, c’est certain. Ça ne laisse pas indifférent. Ces œuvres sont distribuées en DVD HD avec un son de très haute qualité. Demain, avec les écrans plasma que l’on peut placer, tels des cadres, aux murs de son logis, on pourra admirer de telles œuvres. Jean Detheux en sera probablement un précurseur. Il dit de son art : « Je fais de l’expressionnisme abstrait ».

Et Joseph Louis ?

Depuis que nous nous nous connaissons, Jean Detheux n’arrête pas de me parler de celui qui lui a donné cette envie, ce goût de l’art et de bien d’autres choses encore. A savoir son professeur de dessins : Joseph Louis.
Joseph Louis qui nous a raconté un jour qu’il était un élève médiocre à l’Athénée. Il voulait apprendre un métier dans une école technique. Mais son père ne voulait pas qu’il devienne ouvrier. Finalement Joseph Louis sera confié à un cousin lettreur qui lui apprendra à se servir de pinceaux et de couleurs. La suite on la connaît. C’est en 1949 que Joseph Louis qui a connu entre autres, comme professeur, Mambourg et Osch, deviendra à son tour professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Un de ses dadas, c’est de faire comprendre à ses élèves que le dessins n’est rien si on ne comprend pas tout ce que l’on trouve dedans. Il aime décomposer, que ce soit le trait, mais aussi les couleurs. Un autre de ses dadas, ce sont aussi les différents blancs que l’on peut obtenir sur une toile. C’est toujours à cela qu’il travaille aujourd’hui dans son atelier de la rue Georges Remy à Liège. Il n’hésite pas à dire qu’il a surtout été influencé par des peintres américains comme Mark Rothko ou Barnet Newman et à l’époque de mai 68, c’était aussi quelqu’un sur qui les « jeunes » de l’époque ont pu compter. Parmi ses élèves, quelques uns ont fait de belles carrières comme Daniel Fourneau, Marc Angeli, Michel Boulanger ou encore Jacques Louis Nyst.
Jean Detheux fait partie de ceux-là dont il nous a dit : «Jean Detheux, il avait besoin de respirer. Je l’ai aidé… »
Et aujourd’hui, outre-atlantique, l’élève remercie le maître. Et de quelle façon. Au cours d’un happening (tient c’était très en vogue le happening dans les années 65-66) qu’il a organisé, il a rendu un hommage poignant à Joseph Louis en se servant d’un texte qu’il vient de nous envoyer. On vous le livre. Cela en vaut la peine. Parce qu’avec ça, au moins on saura qui était Joseph Louis.

« Cher Joseph,

Il y a maintenant plus de 40 ans de cela, tu étais mon professeur de dessin à l'ACA. Grâce à ta patience et ta capacité de croire en l’autre, tu as aidé beaucoup de jeunes qui, comme moi, ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient dans cette galère.
Ce que tu m'as fait découvrir alors est immense, et m'a beaucoup aidé à vivre ces années qui nous séparent de ce temps-là.
Tout d'abord, tu m'as fait deviner que l'on pouvait, en art, faire du travail sérieux, parfois rempli de sens et, que pour ce faire, le talent n'était pas absolument essentiel (heureusement pour moi!).
J'ose dire qu'aujourd'hui je me retrouve bien heureux de m'être laissé embobiner par ton approche, je suis même persuadé qu'elle m'a sauvé la vie à plus d'une reprise.
Qu'as-tu donc fait pour que je t’en remercie de cette façon?
Tout d’abord, tu m’as convaincu que l'expression n'était pas au bout du savoir, loin de là!

J’ai depuis découvert qu’en plus, l’expression ne devait pas nécessairement être un but, elle semble être toujours présente, un peu comme le sous-produit de nos actes, qu’il existe des buts bien plus importants et signifiants que l’expression.
Le réalisateur Vinterberg le dit très bien ainsi en parlant de Dogme, une approche radicale du cinéma : « C’est un processus rédempteur qui te rend alerte, t’ouvre à ce qui t’entoure, t’oblige à écouter et à explorer plutôt qu’à simplement exprimer. »
Ensuite, tu m'as fait comprendre que ce que je recherchais, souvent désespérément, et presque toujours maladroitement, n’était déjà (toujours?) qu'en moi, nulle part ailleurs.
De plus, tu m'as fait voir ce rapport intime et si puissant qui existe entre un quotidien perçu en termes d'abstrait, et ce que la peinture nous a offert de mieux au fil des siècles, ce que j’ai essayé également de faire percevoir à mes élèves.
Que c’est enrichissant de se rendre compte que, plus on entre dans la spécificité de sa propre perception, plus on y trouve des points communs entre celle-ci, et les oeuvres des grands maîtres!
C'est en suivant cette voie, passionnément, que j'ai commencé à déterrer ce qui constitue mon travail aujourd'hui, et cette démarche est tellement infinie, je n'aurai qu'égratigné la surface de ce grand tout quand mon voyage s’arrêtera.
Merci aussi pour la découverte de ces Giacometti et autres Céline, artistes immenses que je te dois, ces Malcolm Lowry, Maurice Merleau-Ponty (ce qui plus tard m'a amené à Husserl), Sartre, Camus, et beaucoup d'autres. Bon Dieu que tout cela était différent de ce à quoi mes racines familiales me destinaient, et cependant, combien tous ces artistes me parlaient (me parlent!) un langage qui m’était (m’est!), de façon si étrange, tellement familier.
Ce soir, je présente un spectacle au Festival du nouveau cinéma qui est basé sur deux films que je viens de terminer en collaboration avec l' ONF.
Ces deux films, "Liaisons" et "Rupture," sont le fruit d'une recherche que tu as démarré il y a bien longtemps, Joseph. Les images y sont soi-disant “abstraites” mais en fait, elles viennent en ligne directe de ton enseignement et du rapport avec le visible qu’il m’a aidé à développer.

Mais surtout, la façon dont j'ai "construit" les images qui seront à la base du "happening" que je présente ce soir avec l'aide de mes amis musiciens Jean Derome, Pierre Tanguay, et Joane Hétu, cette façon de "construire" ces images me vient en droite ligne de toi: alors que j’étais vraiment bloqué à l'ACA, alors que mon dessin n'avançait pas, tu m’as amené dans la salle d’histoire de l'art et, grâce à cet énorme “épidiascope” qui s’y trouvait, tu as projeté sur le grand écran des détails de mes dessins, détails que tu isolais du reste du dessin en fabriquant des caches en papier pour me faire découvrir que ce que tu voulais que je remarque. J'ai vu alors "mes" dessins comme s’ils avaient été faits par quelqu'un d'autre, et ce que je voyais alors me touchait profondément, bien que je ne sache absolument pas comment ces détails avaient été "fabriqués," comment ils étaient nés, d’où ils venaient, “qui” les avait dessinés.
J’ai su alors, instantanément, ce que je voulais faire, “où” je devais aller. Où peut-être serait-ce plus juste de dire que j’ai su alors où je ne voulais pas (plus?) aller?
Il m’en a fallu des années pour pouvoir enfin dessiner comme je l’avais alors déjà fait, “sans le savoir,” mais même si cela a pris beaucoup de temps (que c’est difficile d’être simplement soi-même), je ne me laissais pas séduire par les nombreuses “alternatives” qui se montrèrent tout au long du chemin.
Cet émerveillement devant le » toujours-déjà-là » ne m'a jamais quitté Joseph, et c'est une maladie que j'ai refilée à bon nombre de mes étudiants.
C’est comme cela que tu as fait beaucoup de petits ici, car j’ai fait de mon mieux pour que mes étudiants constatent, eux aussi, combien ils étaient un mystère à eux-mêmes, combien leur ordinaire était, tel quel, extraordinaire.
Tu ne m’as jamais quitté Joseph, même si tu ne m’as guère écrit pendant toutes ces longues années d’exil, mais je ne peux pas t’en vouloir, car, qu’aurais-tu pu ajouter à tout ce que tu m’avais déjà donné ? C’était à moi de faire de mon mieux avec ton enseignement, ce que je suis d’ailleurs toujours en train d’essayer de faire. Merci Joseph, merci Alcide. »

Après cela, il n’y a plus rien d’autre à ajouter.

Légendes des photos de haut en bas:
- L'affiche du film de Jean Detheux
- Jean Detheux
- Oeuvre numérique de Jean Detheux
- Oeuvre numérique de Jean Detheux
- Joseph Louis dans son atelier
- Une étude sur le blanc de Joseph Louis, mais la photo ne rend pas exactement le résultat
- Entre deux autres toiles, la même étude....

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Si vous souhaitez découvrir les œuvres de Jean Detheux : nous vous conseillons de visiter le sites suivant :www.vudici.net --- www.perth.igs.net/~jcydptexte du lien ici ou encore :http://www.nondidjuti.net ou bien le site du Fetival du Nouveau Cinéma de Montréal :www.nouveaucinema.ca





Gaston Lecocq