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Reportage

Mis en ligne le 20/09/2007

Aventures sur le Pandora (6)

Avant-propos

En exclusivité, Proxi-Liège présente le périple effectué de mi-juin à début août, par Luc Toussaint aux confins de l’Union Européenne, à bord du voilier « Le Pandora ». Ce bâtiment a quitté le port des yachts de Liège, en 2006, en direction de l’Est de l’Europe, une traversée rarement tentée.
Depuis une quarantaine d’années, Luc Toussaint, producteur audiovisuel à la RTBF , est connu, sur la place de Liège, pour ses diverses activités tant sur le plan associatif que politique. En 1968, en octobre, il figure parmi les leaders étudiants aux côtes, notamment, du futur baron Guy Quaden, Gouverneur de la Banque Nationale de Belgique ! Quelques années plus tard, en 1982, il amorce une carrière politique qui l’amène d’Echevin de Liège – « du rock et du boulot » - à la Chambre des Représentants.
Depuis une quarantaine d’années, Luc Toussaint est connu, à travers le monde, comme un impénitent voyageur, un bourlingueur. En 1973, il est à Kabul, lors de la destitution du roi Zaher Chah et l’instauration de la République. Il est aussi un sportif. Dès 1988, il participe à divers Marathons – crée celui de Liège devenu depuis, ailleurs, le « Marathon de la Meuse ».
En 2008, Luc Toussaint - né à Retinne, le 27 avril 1948 -, participera, pour la quatrième fois, au Marathon de New-York en novembre. Il entre dans ses intentions d’y emmener nombre de ses concitoyennes ou concitoyens soit comme participants ou supporters luctoussaint@skynet.be.

Bonne lecture de « Aventure sur le Pandora » ou « Les carnets de voyage de Luc Toussaint ». Vous retrouverez un parfum de vacances ! Les titres et sous-titres sont de nous.

Pierre ANDRÈ

Chapitre six : Istambul ou Constantinople, le bonheur est là

Passé Tarabya, les rives du Bosphore sont de plus en plus bâties, y subsistent cependant de nombreux et très larges espaces boisés. Palais, pavillons de chasse, kiosques, mosquées, et « yali » apparaissent pour rappeler la richesse et le prestige du passé. Les sultans ottomans, de nombreux chefs d’Etat étrangers, les ambassades des pays les plus riches, tous ont fait construire ces bâtisses et monuments qui parsèment la grande avenue maritime conduisant à Constantinople. Ému et excité, l’appareil photo en main, je cherche du regard tous ces prestigieux édifices et en particulier les « yali », maisons en bois peints et sculptés, de plusieurs étages, hérissés de pignons et d’encorbellement, ces « yali » rénovés et acquis pour des fortunes par les grands de ce monde ou par des multinationales.
Et le premier pont surgit au loin ! Le pont Mehmet Fatih construit en 1988 enjambe le détroit en son point le plus étroit (700 m) à une hauteur de 64 m. Ouf, dirait l’autre, quel trafic là- haut, des milliers de véhicules et de camions à l’heure ! Mais je ne suis que modérément impressionné, la ville est passée de moins d’un million d’habitants lors de mes premières visites, et aujourd’hui, elle dépasserait les 16 ou 18 millions ! Cela m’impressionne beaucoup plus en termes d’organisation de l’espace, de la mobilité, de l’approvisionnement, de l’hygiène et de la lutte contre la pollution.
Nous voici à hauteur des murailles d’un fort, celui que l’on appelle souvent « le petit Carcassonne », il s’agit des fortifications construites par le sultan Mehmet Fatih (le mec qui a donné son nom au pont) quelques mois avant la conquête de Constantinople. Un fort bâti en trois mois !
Le Pandora, le génois gonflé par le vent, poursuit sa traversée souvent saluée par les autres bateaux, il faut dire que si le Bosphore, et ses centaines de bateaux qui évoluent en tous sens en permanence, constitue un véritable et exceptionnel spectacle, le Pandora et son génois, bientôt remplacé par le spi, rendent bien la monnaie ! Eux aussi contribuent à la fête et au spectacle !

Cela ne suffit pas, il est près de 13 heures et la faim commence à tenailler l’équipage. Les différentes tentatives pour s’ancrer ayant échoué, il faudra bien casser la croûte à bord et Francine sort des réserves (du ventre du bateau c-à-d des cales) de la Fêta et une conserve de thon aux lentilles que le pain acheté le matin accompagne avec bonheur, grâce notamment à la dernière bouteille de vin rouge roumain.
François est aux anges, non seulement il parcourt une des avenues maritimes les plus grandioses, mais il mange du thon en boîte ! Curieusement m’explique Francine, les navigateurs ne peuvent envisager leur vie sans réserves et stocks en conserves de toutes sortes : du thon, des sardines et des pilchards ! Toute traversée quelle qu’elle soit, doit à un moment ou un autre, être ponctuée par « une dégustation » de poissons en conserve ! Cette règle est donc respectée et l’équipage en rit à volonté.

Dès «courants de la mort », vue sur Topkapi, la tour de Galata, mille autre merveilles

Déjà se pointe à l’horizon le second pont, celui qui fut construit le premier, en 1973 déjà. Faut-il insister sur le fait que la tension monte à bord : le trafic augmente et les « courants de la mort » sont de plus en plus forts (c’est ici que le Bosphore atteint sa profondeur maximale avec 100 m), comme pour nous rappeler qu’Istanbul est bien là.
Nous y sommes ! C’est ça, on commence à distinguer au loin les minarets des grandes mosquées, la tour de Galata et bien sûr la colline abritant le palais de Topkapi ! Bientôt sur la droite, après la mosquée d’Ortaköy, s’étendant sur des centaines de mètres, voici le grand palais de Dolmabahçe et ses façades et jardins au niveau de l’eau.
Oui, la tension monte, le spi gonflant le torse entraîne le Pandora à 6 nœuds – 6 nœuds ! – et le spectacle est total. Je regarde partout, tout autour de moi, ne sachant où jeter mon regard « d’adolescent ». Puis je la fixe, comme un phare ou un totem, la tour de Galata me renvoie à mes aventures, mes découvertes, mes amitiés, cette tour de Galata qui surplombe la Corne d’Or et le pont du même nom. Le pont de Galata !

Jean-Pierre – l’ami de toujours rencontré en 1970 sur la route de Kabul – m’a dit cent fois : «Pour moi, le séjour à Istanbul commence avec la brochette d’espadon sous le pont de Galata ». C’est à lui que je pense en ce moment, lui avec qui j’ai parcouru tant de mondes en Asie, en Afrique, dans le Sahara, à Paris ! Tant bu de Champagne, tant raconté d’histoires, tant vécu de rêves ! Le pont de Galata, c’est aussi pour moi l’initiation, le début des vies d’Orient, le point de passage obligé de tant de vies, de tant de « nouvelles vies » ! C’est évidemment dans un resto du pont de Galata que j’invite Francine et François demain pour un repas de poissons et de remerciements pour ce moment d’émotions à bord du Pandora.

La nostalgie camarade, la nostalgie camarade

Mes yeux cherchent ensuite le Bazar égyptien, qui abrite le marché aux épices, caché par la « Yeni Cami » (Mosquée Neuve) et ses nombreux pigeons, puis les « vapurs » focalisent mon regard et je me mets en quête de la barque sur laquelle sont cuits en friture les poissons qui garniront tel le dog du « hot dog » les pains vendus aux travailleurs rentrant chez eux après une journée de labeur. Se bousculent alors dans ma tête des centaines d’images et de saynètes : les vieilles voitures américaines qui servent de taxis collectifs ou « dolmus » dans les années 60, les marchands d’eau et le chant de leurs soucoupes de métal, les porteurs et les charrettes à bras ou tirées par des chevaux qui animent les rues en pentes jusque dans les années 70, les marchands de « simit » ou de maïs grillés ou cuit à l’eau, les gamins - cireurs de chausseurs, vendeurs de lacets ou de peignes – et l’arrivée des grands bateaux blancs déversant les passagers russes ou ukrainiens chargés de caviar et de cigares cubains dans l’année qui suit la chute de l’URSS. Que d’images, que de souvenirs, de bruits et de parfums : j’entends toujours Marc Aryan et Dario Moreno chanter Istanbul et je me vois encore devant les kiosques à musique entendre Sandra Kim crier avec joie « J’aime j’aime la vie » en turc.

Ciel, c’est Byzance

Le Pandora vire maintenant à gauche et laisse le pont de Galata et la Corne d’Or sur sa droite pour longer la colline du Topkapi et de ses palais et harems. Comment ne pas y voir James Bond dans « Bons baisers de Russie », comment ne pas repenser au vol de la dague incrustée de diamants dans la salle aux trésors du Topkapi dans le très bon film de Jules Dassin, et pourquoi ne pas songer aux romans d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006 ?
À hauteur des murailles, celles qui ont arrêté et brisé tant d’invasions : celles des Huns, des Perses, des Arabes et des Tatars, apparaît maintenant l’entrée de la Mer de Marmara ainsi que les grues et stations de pompage du chantier du futur tunnel ferroviaire qui supprimera la rupture de charge entre les deux continents. Un tunnel sous le Bosphore long de 3 Km, prouesse technique exceptionnelle lorsque l’on sait que les secousses sismiques et les tremblements de terre sont fréquents et de grandes amplitudes !
Pendant ce temps, le Pandora, calme et serein, poursuit son périple et arbore toujours son spi jaune et noir, gonflé comme la gorge du coq alors que François et Francine n’ont d’yeux que pour les six minarets de la Mosquée Bleue qui apparaît derrière les bâtiments des cuisines du Palais des Sultans.
Puis c’est Sainte-Sophie qui sort des arbres et se dresse devant nous ! Ce symbole de l’Empire byzantin inauguré en 537 a été durant dix siècles le plus grand monument religieux de la chrétienté (la basilique Saint-Pierre de Rome ne fut commencée qu’au XV siècle).
N’oublions pas qu’Istanbul a été la Byzance des Grecs et la Constantinople de l’Empire romain d’Orient, durant neuf siècles, elle a été le centre du monde vers où convergent les artistes, les philosophes, les architectes et tout ce que l’Occident compte de personnalités, de puissants et de « stars », oui, durant neuf siècles !

Retour à Liège

Me voilà au bout de mon voyage, au bout de ce périple sur le Pandora, qui m’a transporté du Nord de la Roumanie – c’est-à-dire à la frontière de l’Ukraine – jusqu’à Istanbul, la « Ville des Villes » comme la nomme déjà les Chinois il y a 1000 ans, cette ville qui m’attire, m’émeut et me rend heureux !
Et le Pandora, que va-t-il devenir, quel sera son parcours ? Selon les projets de Francine et François, le Pandora hivernera en calle sèche du côté de Bodrum. L’année prochaine et suivantes, il naviguera en Méditerranée, puis un jour, il passera Gibraltar et remontera les côtes du Portugal, de l’Espagne, de France et reviendra à son point de départ : le port des yachts de Liège où il sera, de nouveau, reçu comme un Prince. Bravo et merci au Pandora, à son capitaine, à son équipage.

Conseils de lecture

A l’instar des productions TV recommandant, en fin d’émission, quelques livres à lire ou à relire, je ne saurai trop vous engager afin de mieux comprendre la Turquie d’aujourd’hui, d’entreprendre la découverte de « La Turquie en marche » ou les grandes mutations depuis 1980 par Jean-François Pérouse aux Editions de la Martinière.

Pour vivre Constantinople mais surtout pour se préparer à répondre aux questions qui se posent à nous Européens, il est utile de se souvenir que depuis deux mille ans, l’ancienne capitale de ce pays qu’il s’appelle Empire romain, Empire byzantin ou Empire ottoman, est au cœur des destinées de notre continent européen, je recommande « Le Roman de Constantinople » par Gilles Martin-Chauffier aux Editions du Rocher.

Qui veut vivre avec la dernière sultane dans les palais d’Istanbul dans les années 1915, lit, avec passion, le roman «De la part de la princesse morte » de Kénizé Mourad, paru en « Livre de Poche » ‘n° 6565).
Enfin, on peut lire aussi – quant à moi je pense qu’on doit lire - « Le livre noir », « Le Château blanc » et « Neige », d’Orhan Pamuk, prix Médicis en 2005 et Prix Nobel de Littérature en 2006.

Luc TOUSSAINT

- Légende photo 1 : Chaque jour, des centaines de bateaux de tous
types et tonnages se croisent et évoluent dans le Bosphore : ici, un
des célèbres "vapurs" ou ferries qui transportent les milliers de
Stambouliotes d'une rive à l'autre.

- Légende photo 2 : Le phare d'entrée du Bosphore - côté Mer de
Marmara - rivalise avec les 6 minarets de la mosquée bleue.