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Société

Mis en ligne le 08/08/2006

En marge du conflit libanais

Malgré tous les appels venant du monde entier : « Stop à la destruction du Liban » les bombes et les missiles ne cessent de pleuvoir sur le pays des Cèdres qui, dans quelques jours entrera dans son premier mois de guerre.
Le Conseil de Sécurité de l’ONU a mis au point une résolution qui ne tient pas compte des réalités libanaises. Et ce lundi 7 août, les Etats membres de la Ligue arabe après trois semaines de tergiversations viennent enfin d’écouter le pathétique appel du premier Ministre libanais Fouad Siniora.
Dans l’Orient-Le Monde, le grand quotidien francophone de Beyrouth, Michel Touma pose les questions essentiels et met les points sur les « i » dans ce conflit où finalement les trois quarts des Libanais n’ont rien à voir, mais dont ils sont les victimes expiatoires.

Perspectives - Un débat fondamental à trancher : priorité aux problèmes internes ou lutte régionale sans enjeu libanais ?

Une mission « messianique » jusqu’au-boutiste pour le Hezbollah

L'article de Michel TOUMA


«L’armement du Hezbollah n’aura plus sa raison d’être après le retrait israélien des fermes de Chebaa et la libération des détenus libanais dans les prisons israéliennes. » Cette position, le Premier ministre Fouad Siniora ne cesse de la réaffirmer, d’une façon ou d’une autre, chaque fois que l’occasion se présente. Elle sous-tend le plan en sept points qu’il a présenté à la conférence internationale sur le Liban, qui s’est tenue récemment à Rome. Et, surtout, elle résume en peu de mots l’alternative devant laquelle se trouve le pays depuis que s’est posé sérieusement (dans le sillage de la 1559) le problème de l’arsenal militaire du Hezbollah : faut-il concentrer tous nos efforts sur la paix civile, la véritable réconciliation nationale, le dialogue interne, la recherche d’un nouvel équilibre interlibanais, l’élaboration (dans un climat serein) d’un nouveau projet de société et le développement socio-économique ; ou faut-il, au contraire, continuer d’entraîner inlassablement le Liban dans le tourbillon destructeur et déstabilisateur d’une lutte régionale sans fin, sans horizons et sans enjeu proprement libanais ?
La petite phrase du Premier ministre relance un débat crucial à cet égard. Un débat qui ne saurait être ajourné ou occulté, en dépit des opérations militaires, du fait que la communauté internationale planche depuis quelques jours sur un projet de solution globale à la crise actuelle. Et dans un tel contexte, certaines questions fondamentales de base devraient être débattues sans complaisance, si nous désirons assurer la pérennité d’une patrie pluraliste, démocratique (dans toute l’acception du terme), ouverte sur le monde extérieur et respectueuse des libertés publiques. Ces interrogations devraient être posées sans détour, et sans délai, si nous souhaitons vraiment réédifier un État fort, garant des droits des diverses composantes communautaires de notre tissu social. Car de la réponse à ces questions dépendent la nature du règlement qui devrait être mis en place et, d’une manière plus spécifique, la position à adopter concernant le projet de résolution franco-américain actuellement à l’étude.
Faudrait-il, d’abord, continuer d’accepter que le Liban demeure (encore et toujours) un terrain d’affrontements et de manœuvres, ouvert aux différents acteurs régionaux, quelles que soient les conséquences ? Doit-on se fixer pour mission « messianique » de poursuivre sans relâche, en faisant fi de nos équilibres internes et des rapports de force, une lutte jusqu’au-boutiste contre Israël, le monde occidental et le « grand Satan » ? Et au profit de quel projet géopolitique, de quel projet de société ? Les Libanais doivent-ils être condamnés indéfiniment à assumer, seuls, le combat contre « l’ennemi sioniste et l’impérialisme américain » alors que depuis plus de trente-trois ans tous les pays arabes, sans exception, sont de facto en paix avec l’État hébreu, voire même entretiennent (pour certains d’entre eux) des relations diplomatiques ou commerciales avec lui ? Faut-il continuellement fouler aux pieds la stabilité du pays pour servir d’obscurs desseins régionaux dont le Liban, en tant qu’entité pluraliste, ne peut tirer aucun profit ?
Le Hezbollah s’est visiblement engagé sur une telle voie, sans doute pour des considérations doctrinales et régionalo-communautaires. Comment expliquer, autrement, qu’il se soit obstiné à vouloir conserver un impressionnant arsenal militaire incluant (comme se targuaient de le dévoiler ses dirigeants) non moins de 20 000 missiles, en dépit du retrait de l’armée israélienne du Liban-Sud en mai 2000 ? À l’évidence, ce n’est certainement pas pour libérer trois prisonniers et pour régler le contentieux (libano-syrien, de surcroît…) des fermes de Chebaa qu’il s’est accroché à un tel armement stratégique. Le directoire du Hezbollah s’en défend, certes, mais l’incursion effectuée le 12 juillet au-delà de la ligne bleue, pour enlever les deux soldats de Tsahal, visait manifestement à satisfaire des objectifs iraniens ou irano-syriens en provoquant une vaste conflagration avec Israël, le but étant, entre autres – sur le plan local –, de saboter l’édifice du 14 Mars et tout ce qu’il représente. Le précédent de Gaza permettait en effet de prévoir parfaitement, quoi qu’on dise, quelles seraient l’ampleur et la nature de la riposte israélienne.
Force est de relever dans ce cadre que la capture des deux soldats n’a pas été la cause mais le prétexte (offert sur un plateau en or par le Hezbollah) qui a permis de déclencher l’offensive israélienne. La cause réside plutôt dans la présence en territoire libanais de ces 20 000 missiles aux mains d’une fraction alliée à un régime iranien qui se radicalise de jour en jour et qui ne cache pas ses ambitions régionales. L’on est en droit de se demander sur ce plan dans quel but (libanais) on a porté le flanc, de la sorte, à une attaque israélienne et où se situait, avant le 12 juillet, l’enjeu libanais dans la perpétuation d’une situation conflictuelle aux frontières méridionales, alors que depuis mai 2000, l’ONU considère que la résolution 425 a été totalement appliquée et que le seul contentieux en suspens, celui de Chebaa, doit être réglé entre Beyrouth et Damas.
C’est au sujet de l’ensemble de ces interrogations qu’une explication franche devrait être engagée, cartes sur table, entre les parties locales afin de trancher le débat et faire les choix qui s’imposent face au projet de résolution franco-américain soumis au Conseil de sécurité.
Les hauts responsables du Hezbollah ne cessaient d’afficher, avant le déclenchement du conflit, leur volonté de sauvegarder la démocratie consensuelle spécifique au Liban, de préserver la convivialité (dans la dignité) et l’équilibre politique entre les diverses composantes du tissu social libanais, afin, affirmaient-ils, de présenter au monde un modèle de société qui soit l’antithèse du modèle israélien. Une telle option, incontestablement louable et salvatrice, a cependant été dangereusement ébranlée par l’opération du 12 juillet. Par son initiative guerrière unilatérale, le directoire du Hezbollah a en effet brisé la règle du consensus qu’il prônait pourtant lui-même avec acharnement lorsqu’il s’opposait aux décisions de la majorité.
Dans son message du 29 juillet dernier, Hassan Nasrallah soulignait, dans un geste d’ouverture, sa volonté de coopérer avec toutes les fractions locales lorsque le canon se sera tu. Un dialogue sur de nouvelles bases devrait alors, le cas échéant, être entamé. Mais cette fois-ci, le Hezbollah devra clarifier, sans équivoque aucune, la nature de son projet de société, garanties à l’appui. Des garanties qui passent incontestablement par la renonciation à son arsenal militaire. Il y va, dans une large mesure, de la pérennité de la formule libanaise de convivialité qu’il affirme lui-même vouloir consolider.